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La Théologie Spéculative En Islam (KALÄM)

La Théologie Spéculative En Islam (KALÄM)

Le discours courant sur l’Islam parle souvent de «théologie musulmane ». Le terme est imprécis et peut induire des confusions, en tout cas pour un public occidental ou occidentalisé.

Dans le christianisme, la théologie s’identifie à la foi elle-même: les croyants adhèrent à une doctrine détaillée, à un «credo» précis, et c’est la divergence entre ces articles de foi qui définissent les différentes Eglises (catholique, protestantes etc), beaucoup plus que les rituels. En Islam, les croyants adhèrent tous à des points de foi de base - unicité de Dieu, prophétat de Muhammad, résurrection des corps. Il n’existe pas d’ «Islams» distincts, les Chiites par exemple étant inclus dans la umma et non pas traité comme des apostats par les Sunnites. L'insistance sur la pratique est par contre plus vive, d’où l’importance du droit religieux.

Il existe cependant bel et bien une discipline constituée ayant spéculé sur les différents domaines de la théologie: nature de Dieu et rapports de la divinité avec les hommes, statut de la Révélation, valeur morale des actes humains. Sa place n’est pas centrale en Islam, mais elle représente cependant un monument important dans l’histoire de la pensée humaine, et ce serait une grave erreur que la sous évaluer.

Cette pensée spéculative a reçu, pour des raisons encore mal éclaircies, le nom de science du kalām, c’est-à-dire de la parole, du verbe. Elle constitue la réponse d’un certain nombre d’intellectuels et d’idéologues musulmans face à l’intense questionnement venant des courants jugés "hétérodoxes" en islam (kharédjites, ultrachiites), ou provoqués par les débats avec des représentants des autres religions, ou avec des partisans de la pensée philosophique grecque. Elle correspond d’autre part à un penchant net de beaucoup d’intellectuels musulmans pour la dialectique, et leur désir d’"épuiser les questions" offertes à l’intelligence. Cette science du kalām peut, de ce fait, être abordée sous deux angles: celui de son rôle historique d’une part, et celui de sa dimension proprement doctrinale de l’autre.

Origines historiques du kalām:

La grande crise qui a secoué la communauté musulmane après la bataille de Siffin en 657 n’a pas eu seulement des conséquences politiques énormes; elle a entraîné de grandes fractures dans l’ordre de la pensée dogmatique et morale. Un chef, un calife ayant commis une faute grave devait-il encore être obéi? Plus généralement, un Musulman coupable à l’égard de la Loi et non repenti pouvait-il encore être considéré, légalement, comme membre de la Communauté? A cette question essentielle, plusieurs réponses furent proposées au cours des deux premiers siècles de l’ère hégirienne:

- pour les Kharédjites, être Musulman implique non seulement une adhésion formelle aux dogmes de l’Islam, mais également la fidélité effective aux prescriptions de la Loi religieuse, pratique cultuelle comme morale collective. Par contrecoup, tout pécheur commettant des fautes graves sans se repentir n’est plus considéré comme Musulman. Pis encore, il est relégué au statut d’apostat ou de mécréant, kāfir, c’est-à-dire privé de droits civiques et passible de la peine capitale s’il ne vient pas à résipiscence. Si la plupart des Musulmans n’adoptèrent pas une attitude aussi radicale et blâmèrent les Kharédjites pour une intransigeance qui était au demeurant politiquement peu réaliste, la question était posée et il fallait y trouver une réponse à la fois théorique et pratique.

- L’attitude dite murji‘ite s’opposa au kharédjisme en posant que le sort du Musulman pécheur non repenti sera fixé par Dieu au Jour du Jugement, et qu’en attendant ce pécheur gardait légalement le statut de Musulman, mu’min. Il ne semble pas que le murji‘isme puisse s’identifier à une école théologique complète et structurée; il correspondait vraisemblablement à une attitude conciliatrice de la part d’intellectuels ou de politiques cherchant avant tout à préserver l’unité de la Communauté en évitant les exclusions et les schismes. Bien que le murji’isme en tant que tel ait été très critiqué en son temps parce que jugé trop "laxiste", son réalisme conciliateur se perpétua bel et bien dans l’esprit de ce qui allait devenir, à l’époque abbasside, le sunnisme au sens propre.

La crise des année 657 et suivantes introduisit également le débat sur la prédestination et le libre-arbitre, déjà implicite dans l’attitude kharédjite. Certains Ommeyades, nous l’avons vu, suscitèrent des opinions, renforcées au besoin par des hadīths pour la circonstance, insistant sur l’idée de pouvoir absolu et sans limite de Dieu, de prédestination. Si en effet Dieu est à l’origine de tous les actes humains, la mauvaise conduite dont on accusait certains califes se trouvait en quelque sorte excusée, et la révolte de protestataires comme par exemple les Kharédjites devenait vaine voire impie. Ce courant prédestinationniste dit jabrite (de jabr, pouvoir de coercition) répandit ses idées avec succès auprès des milieux piétistes et notamment des partisans du hadīth, très attachés à la lettre du Coran et des traditions prophétiques.

L’attitude jabrite ne faisait toutefois pas l’unanimité à l’époque ommeyade. Un courant d’opposition présent notamment en Syrie appelé qadarite (de qadar, pouvoir de libre décision) fit valoir l’idée d’un pouvoir de choix chez chaque être humain, d’un libre-arbitre, qui justifiait les très nombreuses malédictions coraniques contre les pécheurs et les injustes. Ces qadarites, au sujet desquels nous ne possédons que peu de renseignements, avaient adopté une attitude d’opposition à l’égard de plusieurs souverains ommeyades dont ils blâmaient la mauvaise conduite personnelle et la politique. Il est probable qu’ils appuyèrent l’insurrection abbasside contre les califes de Damas, et qu’ils constituèrent l’un des terrains de prédilection où le futur mouvement mu‘tazilite prit naissance.

Dès la fin de l’époque ommeyade en tout cas, ces considérations doctrinales avaient dépassé le stade de simples positions politiques pour prendre une véritable dimension théologique. Il ne faut pas oublier que les lettrés musulmans étaient entrés en contact avec les communautés chrétiennes, juives, mazdéennes, manichéennes, etc., toutes dotées d’une tradition théologique déjà ancienne et éprouvée, et avec lesquelles des polémiques doctrinales ne tardèrent pas à s’ouvrir. Par ailleurs, des éléments de philosophie grecque pénétraient progressivement (fin 8e, début 9e siècle) dans la culture de langue arabe. Pour faire face à tous ces questionnements religieux, les doctrinaires de l’Islam furent mis en demeure d’élaborer leurs propres arguments apologétiques: ainsi naquit, au 8e et au 9e siècle, ce qui allait devenir la science du kalām.



01/10/2007
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