MAROC VOYAGES TOURISME

CHAPITRE XI Mokhtar soussi

CHAPITRE XI

      La situation de l'enseignement traditionnel et originel

      après Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi.

      1- L'inertie et la décadence des médersas 'atîqas.

      2- La nouvelle réforme de l'enseignement 'atîq.

      3- L'évolution de l'enseignement originel.

      3-1 Un nouveau tournant.

      3-2 Le retour du primaire originel.

      3-3 La faculté de charî'a dans le Souss.

      4- L'organisation actuelle de l'enseignement originel.


CHAPITRE XI
La situation de l'enseignement traditionnel et originel après Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi.

      Les changements qu'a connus le Maroc en général, et le Souss en particulier, après l'indépendance, ont conduit à la scission de l'enseignement traditionnel en deux parties :

      Un enseignement originel, dépendant du ministère de l'Education Nationale, et que nous allons évoquer plus tard, et l'enseignement traditionnel qui a continué à persister difficilement, et particulièrement dans le milieu rural, malgré l'absorption des enfants -filles et garçons- par les écoles de l'enseignement public moderne.

      Les médersas 'atîqas qui ont forgé, tout au début, les connaissances d'Al-Mokhtâr, continuent encore de nos jours, à dispenser le même enseignement séculaire, mais pas avec la même efficacité depuis des siècles, lorsque cet enseignement produisait même des chefs d'Etat.

      Al-Mokhtâr, a consacré un ouvrage en entier à ces médersas, tout en citant une centaine qui ont diffusé le 'ilm dans la région du Souss.   Mais, la décadence du 'ilm, selon Al-Mokhtâr, commença dès le début du XXème siècle.

      «  La conclusion dit-il, est que le 'ilm était diffusé dans toutes les tribus du Souss jusqu'à la fin du siècle dernier [XIXème] et puis la régression a commencé. [...] Même si cela n'est palpable que pour l'intellectuel. Au-delà de la moitié du XXème siècle, les médersas sont presque vides. Les esprits ont tendance à dévaloriser et les oulémas et le 'ilm ».  

      Il ajoute encore dans son Ma'soul « après l'indépendance, la restriction de l'enseignement du livre d'Allah, a été flagrante, et les mosquées sont devenues désertes, sous prétexte d'enseignement moderne ».  

      Certains intellectuels soussis contemporains affirment ouvertement la décadence des médersas 'atîqas dans le Souss en se basant sur des faits réels, tandis que d'autres, ne cessent d'embellir la situation actuelle par des propos qui enjolivent la réalité.


1- Inertie et décadence des médersas 'atîqas.

      En effet, prétendre que la situation de l'enseignement traditionnel est en plein épanouissement, ne ressort que de l'aveuglement et d'une vue de l'esprit. Des observations d'horizons très divers s'accordent pour convenir de la médiocrité de ces méthodes pédagogiques antiques et périmées, ainsi que de la pauvreté du contenu bien pauvre de l'enseignement traditionnel. Si Al-Mokhtâr avait énuméré plus d'une vingtaine de matières enseignées dans les médersas 'atîqas, au cours du XXème siècle, aujourd'hui leur nombre peut se compter sur les doigts d'une main.  

      A vrai dire, et suivant les informations recueillies auprès des tolba et des fouqaha que nous rencontrons constamment dans la région, des dizaines de ces institutions ont disparu avec le temps ou tout simplement sont restées vides.

      Celles qui fonctionnent encore, ne survivent que grâce aux subsides généreux, de personnes résidant généralement dans les grandes villes, en divers points du Royaume, et à d'autres travaillant en Europe, et plus particulièrement en France.

      Actuellement, certaines médersas peu nombreuses, jouissent de presque tous les avantages apportés par la civilisation contemporaine :

      Il s'agit de constructions en béton armé, briques, ciment et autres matériaux modernes, pourvues d'un éclairage électrique ou de l'énergie solaire et d'installations de canalisation d'eau potable sous pression par moteur etc...

      Mais en dépit de cet apport matériel, fruit de la civilisation actuelle, rien n'a été apporté aux contenus enseignés et aux méthodes utilisées. Ceci incite la plupart des soussis à critiquer les médersas 'atîqas du Souss et ses oulémas qui se sont recroquevillés sur eux-mêmes sans pouvoir présenter quelque chose de fructueux pour leur société, excepté le coté religieux.

      Pire encore, il y a parmi eux, ceux qui ne font que diffuser la superstition dans la société. Voyons un fragment d'une longue lettre adressée par un soussi à un 'alim de la région. « Où peut-il arriver le rayonnement de ces médersas et de ces oulémas ? Avec désolation, nous remarquons que leur tâche se limite aux cours traditionnels et à la prédication de routine pour certains visiteurs [ des médersas]. C'est la limite du rayonnement ! Nous ne trouvons aucun 'alim capable de réaliser un ouvrage répondant aux nouveaux besoins de la société et désavouant l'esprit superstitieux ».  

      Une autre critique similaire sous forme de poésie, intitulée : "Ilâ al-'atîqyine   a été adressée aux oulémas des médersas 'atîqas, en les incitant à rénover l'enseignement traditionnel qui se trouvait dépassé par les événements. Nous essayons d'en traduire quelques vers, que voici :

      Nous plaignons devant Dieu les dirigeants des 'atîqas,

      Qui ont trahi la noble mission dont ils sont chargés !

      Combien d'enfants malheureux dans leurs médersas,

      Maintenant, et leur bonheur n'y verra point le jour.

      Ils ne leur enseignent que le rejet des vérités,

      Dans la religion, et la sacralité des superstitions.

      Avez-vous souhaité la résurrection de vos médersas,

      Qui sont devenues des tombeaux pour les morts ?

      La noble mission se plaint de votre insouciance,

      De ce qui l'entrave, et des avilissements.

      A présent, la brèche dans les 'atîqas est immense,

      Pouvons-nous réparer les dégâts ?

      De ces quelques vers, nous pouvons facilement déceler l'image actuelle de l'enseignement traditionnel dans le Souss. Mais il faut noter que tout récemment, nous avons remarqué que dans certaines médersas, les fouqaha ont recours à des tableaux, à des ouvrages plus récents et encouragent les élèves à faire des dissertations pour maîtriser la langue arabe. Ils essaient aussi de donner des cours en arabe plutôt qu'en Tachelhit, comme il était de coutume.

      Dans certaines Timzgadiwîne, mosquées dans le milieu rural, des fillettes commencent à apprendre comme les garçons, chose encore inconcevable il y a dix ans ! Grâce aux moyens d'information de masse, la population berbère du Souss commence à devenir consciente, du danger de l'analphabétisme qui pèse davantage sur le sexe féminin.

      Tout ce retard, aurait pu être évité si les tolba et fouqaha n'avaient pas été réticents à la réforme tentée par l'A.O.S, il y a un demi-siècle !

      Evidemment, les critiques formulées à propos de ces médersas 'atîqas, n'ont été évoquées que par les anciens élèves qui ont acquis de l'expérience dans des domaines autres que l'exercice de l'enseignement traditionnel. Ils ont beaucoup voyagé, ont côtoyé des personnes de différents niveaux intellectuels, et comparé les situations et les aspects sociaux, comme l'a fait Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi auparavant. N'est-ce pas que, l'imâm Al-Châfi'î disait : « J'ai remarqué que les eaux stagnantes ne deviennent que marécages, et celles qui coulent restent propres ».   

      En somme, seuls certains fouqaha qui ont voyagé et multiplié les contacts avec d'autres cultures, apportent l'espoir de la rénovation tant attendue par la société.

      Quant à la plupart, ils sont inconscients de ce qui se passe dans la société. Ils ignorent les divers aspects de la vie qui devient de plus en plus complexe.

      « Il est inadmissible qu'un faqih ou un 'alim ignore le monde dans lequel il vit, et par conséquent les évènements, les courants politiques, les idéologies et ce qui se tisse contre l'islam. [...] Il est du devoir du faqih de la médersa 'atîqa d'avoir la culture nécessaire à la compréhension de la réalité sociale. Il ne doit pas se contenter de dire : " Laisse les créatures pour le créateur", [...] puisqu'il est de notre peuple, il ne doit plus être de ceux qui prônent les courants destructeurs parmi la jeunesse musulmane. Les acquis vétustes, en moukhtasarât, abrégés du fiqh et manzoumât, poèmes de grammaire, d'un 'alim ou d'un faqih, ne sont plus suffisants pour satisfaire les exigences de l'époque  contemporaine»   

      Et si nous nous posons la question concernant la décadence de ces institutions antiques, quels en sont les facteurs ?

      Tout d'abord, en partant de la réalité que, c'est la société qui a inventé l'école en tant qu'institution éducative pour subvenir à ses besoins, et non pas le contraire, nous pouvons affirmer sans équivoque que, ladite institution doit dépendre de la société et la servir.

      Malheureusement, ce n'est pas le cas pour les médersas 'atîqas du Souss. La société a considérablement évolué, et particulièrement dans la deuxième moitié du XXème siècle, mais sans entraîner derrière elle ses institutions traditionnelles.

      Selon certains auteurs soussis, les facteurs de la décadence des médersas 'atîqas sont nombreux, et ils classent en tête de liste, le protectorat français.

      « Le protectorat est la cause directe de la décadence de l'enseignement, je ne dis pas uniquement dans les médersas 'atîqas, mais aussi dans l'enseignement moderne. Certains ont tort de croire que l'époque du colonisateur n'est plus à l'ordre du jour, et que ses manigances sont vouées à l'échec! Mais comme on dit : (Il [ le colonisateur] est sorti par la porte, et il est rentré par la fenêtre)

      Le colonisateur a tout fait pour marginaliser le rôle de la médersa 'atîqa au niveau de tous les aspects de la vie sociale, et limité ses fonctions aux seuls rites des obsèques, afin de christianiser la société, la judaïser et la laïciser, et ainsi, la médersa 'atîqa devient le dernier mort à être enterré sans prière » 

      A notre avis, il y a quelque exagération de la part de l'auteur, dans les idées que nous venons d'exposer. La preuve la plus évidente en est, que la décadence de ces institutions s'est accentuée après l'indépendance. Et en plus, il y avait même des fouqaha qui préféraient envoyer leurs propres enfants étudier dans l'enseignement moderne.

      Après l'indépendance, quand le chercheur américain Eickelman, demanda au grand faqih, le cadi Abderrahman, ancien élève de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, pourquoi il n'encourageait pas ses enfants à suivre les études religieuses comme lui-même, ce dernier répondit tout simplement « Les temps ont changé »  

      En plus de tout cela, il nous semble paradoxal que les fouqaha ne cessent de répéter à toute occasion le verset coranique « En vérité, Allah ne modifie point l'état d'un peuple, tant que les (individus qui le composent) ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes »   mais que n'en tirent-ils la leçon !

      Quant aux autres facteurs de la décadence, il y avait aussi le coté pédagogique. Il était basé essentiellement sur le conservatisme. Les apprenants ne cessaient de dévorer des programmes périmés sans que la moindre réforme ne soit appliquée. En effet, en ce sens, nous pouvons énumérer quelques facteurs secondaires :

      -L'adoption de la méthode qui rend les apprenants passifs dans leur apprentissage. (Emission / réception).

      -L'interdiction de toute critique et l'exigence de la soumission aux fougaha.

      -L'enseignement de programmes ne répondant plus ni aux attentes de la société ni à celles des apprenants.

      -L'adoption des idées du maître, lors même, que celui-ci a tort. Le taleb doit exécuter ce que lui recommande son maître et laisser de coté ses propres idées    même si celles-ci étaient pertinentes.

      Un autre facteur de rigueur, réside dans l'isolement dans lequel vivent les fouqaha des médersas 'atîqas. Chacun travaille dans sa médersa à sa guise et ne s'intéresse pas à l'unification des efforts pour un enseignement fructueux. Dans leur domaine il n'y a pas de place ni pour les réunions pédagogiques, ni pour la formation continue.

      Tous les facteurs précités ont conduit inéluctablement à la régression de ces institutions et à leur inertie face aux progrès, et ceci malgré la dépendance des plus importantes de ces institutions du ministère des affaires islamiques.


2- La nouvelle réforme de l'enseignement 'atîq.

      Rappelons tout d'abord que l'enseignement 'atîq est distinct de l'enseignement originel. Le premier dépend du ministère des affaires islamiques, tandis que l'autre, dépend du ministère de l'éducation nationale.

      Ce n'est que tout récemment, que la charte nationale de l'éducation et de la formation, a fait allusion à l'enseignement traditionnel, lorsqu'elle a parlé de l'enseignement originel, dans l'espace deux : Organisation pédagogique, levier 4 : réorganiser et articuler les cycles d'éducation formation.

      « Des écoles formelles d'enseignement originel seront créées à partir du préscolaire et jusqu'à l'enseignement supérieur, en accordant un intérêt particulier au développement des écoles traditionnelles ainsi qu'à la mise en place de passerelles avec les autres établissements d'enseignement général... »   

      Après quelques délais, la loi numéro 13.01 réorganisant l'enseignement traditionnel et définissant ses objectifs a été promulguée. Le bulletin officiel en a fait la publication le 11 février 2002.   

      Nous soulignons que cette loi réformant les médersas 'atîqas, n'a été élaborée que lorsque celles-ci se trouvaient dans une situation des plus déplorables.

      L'enseignement traditionnel aux termes de la nouvelle loi, doit cibler l'étude du Coran, l'acquisition des sciences religieuses, les notions des sciences modernes, le développement des connaissances dans l'espace de la culture islamique et la garantie d'ouverture sur les autres sciences et cultures, à la lumière des principes de l'islam et de ses valeurs.

      Toujours selon cette loi, il doit être dispensé dans les katâtîb  coraniques, médersas 'atîqas et dans les établissements supérieurs traditionnels, y compris Al-Qarawiyine et autres jawâmi'    suivant les traditions.

      Cette nouvelle réforme réorganise l'enseignement 'atîq exactement à l'image de l'enseignement public moderne :

      

      Les programmes du préscolaire sont enseignés dans les katâtîb, ceux du primaire, du collège et du secondaire dans les médersas 'atîqas et ceux du supérieur dans l'université d'Al-Qarawiyine et autres.

      La durée d'apprentissage dans chaque niveau est équivalente à la durée prévue dans l'enseignement moderne. Les programmes scolaires appliqués dans les institutions de l'enseignement 'atîq doivent contenir obligatoirement des matières programmées dans l'enseignement moderne, et couvrir les deux tiers du temps global y compris les langues, les mathématiques et l'éducation physique tant que possible.  

      L'enseignement est exactement calqué sur la structure de l'enseignement moderne. A chaque niveau, la fin des études est sanctionnée par un certificat. Les études dans l'enseignement supérieur sont sanctionnées par le certificat d'Al-'âlimya.

      La loi de la réforme indique que l'enseignement 'atîq comprend un enseignement 'atîq public et un enseignement 'atîq privé et que la supervision du dit enseignement, revient au ministère des affaires islamiques.

      Désormais, nul ne peut ouvrir une institution 'atîqa, qu'il s'agisse d'une personne morale ou physique, sans avoir une autorisation préalable du M.A.I.

      La loi prévoit aussi l'assurance obligatoire pour tous les élèves et étudiants dans ces institutions, chose que l'enseignement 'atîq n'a jamais connu dans son histoire.

      Elle impose aussi des conditions concernant ceux qui dirigent et ceux qui enseignent dans ces institutions 'atîqas  

      Les conditions sont les suivantes :

      -Avoir la nationalité marocaine.

      -Etre de religion musulmane.

      -Etre âgé de 25 ans au moins pour les directeurs et de 20 ans au moins pour les enseignants.

      -Jouir de ses droits civils.

      -Justifier par un certificat médical, délivré par les autorités compétentes de la santé publique, de sa bonne santé physique et morale pour exercer ce métier.

      -Avoir les compétences requises en éducation.

      Les institutions de l'enseignement 'atîq sont soumises à un contrôle administratif et pédagogique effectué par les autorités compétentes.

      La nouvelle loi a prévu aussi l'établissement de passerelles entre l'enseignement 'atîq et l'enseignement public. A tous les niveaux, et dans tous les cycles, les élèves admis, peuvent passer d'un enseignement à l'autre, mais à condition de réussir un examen de passage organisé par l'Académie régionale de l'éducation et de la formation.

      En ce qui concerne le suivi de l'enseignement 'atîq dans le but de le développer et de l'évaluer, la loi a prévu dans l'article 18, la constitution d'une commission nationale et des commissions régionales. Mais ceci étant, il y a de nombreuses questions qui se posent, et auxquelles des réponses immédiates, ne sont pas apportées !

      Est-ce que cette loi de réforme de l'enseignement 'atîq ne restera pas lettre morte ? N'oublions pas l'attitude, tout au moins dans le Souss, des tolba et des fouqaha qui ont refusé la réforme proposée par l'A.O.S, juste après l'indépendance.

      Est-ce qu'il y aura vraiment des gens qui iront investir dans cet enseignement resté jusqu'à présent loin des manipulations ?

      N'y a-t-il pas un risque d'exploitation du coté religieux surtout dans le milieu urbain où les tendances idéologiques pullulent?

      Comment peut-on offrir les mêmes chances à toutes les institutions 'atîqas, sachant que celles qui se trouvent dans le milieu rural ne jouissent point des mêmes avantages que celles se trouvant en villes ? Il y a des médersas dont l'effectif ne dépasse pas dix élèves !

      Enfin, est-ce que nous pouvons parler d'une réforme vraiment avantageuse pour cet enseignement séculaire ou d'une déformation qui aura des conséquences fâcheuses ?

      Nous signalons que nous n'avons formulé cette dernière question qu'après avoir eu quelques entretiens avec des tolba et des fouqaha soussis qui n'étaient même pas au courant de la nouvelle réforme publiée par le bulletin officiel du 11 février 2002. La plupart d'entre eux ont estimé que « c'est le début de l'anéantissement des traditions et des valeurs islamiques perpétuées par ces institutions, pour préparer davantage le champ à la culture occidentale et la mondialisation ».  

      Mais en revanche, d'autres intellectuels à tendance islamiste, voient dans cette réforme un pas de géant et un éveil considérable de la nation. « Cette loi montre que le Maroc commence à avancer à pas sûrs vers une renaissance scientifique qui lie la nation à son Dieu et qui met la société sur les rails de la vie islamique compatible avec le corps, l'âme et la raison. En somme l'enseignement 'atîq est l'avenir de la personnalité marocaine de demain face au défi de la mondialisation ».  

      Ici, malgré la divergence de ces deux visions, une remarque s'impose sous forme d'une question :

      N'eut-il pas été préférable, avant de prendre la décision d'engager une réforme, de l'élaborer par une concertation, par une étude préalable basée sur des questionnaires adressés à tous les tolba, fouqaha et oulémas ? Car à notre sens, il y a une énorme différence entre l'adoption d'une décision et son application. D'autre part les intéressés qui exercent dans l'enseignement traditionnel ne sont pas les auteurs de la réforme et n'ont pas été associés à son élaboration. Les bons penseurs ne sont pas les bons faiseurs comme dit le dicton. Dans n'importe quel domaine, il est facile de théoriser une série de concepts, mais ce n'est que lors de leur application que l'on peut mesurer l'ampleur des difficultés imposées par la réalité !

      Enfin pour avoir une idée sur l'ampleur du projet, il nous paraît utile d'exposer quelques chiffres concernant les institutions traditionnelles dans le royaume. Selon un document du ministère des affaires islamiques, il y a un total de 399 médersas traditionnelles avec un effectif de 836 enseignents et 16.544 tolba. Rien que dans la région du Souss,on peut compter 222 médersas, plus de la moitié de l'effectif national  

      Sachant que le marocain traditionnel se comporte comme s'il a l'éternité devant lui, et que dans tout ce qu'il exerce, il n'est jamais blâmé par son retard parce qu'il est « entre les mains de Dieu »   et rien ne doit être pensé dans l'avenir sans que cela soit accopagné de la formule bénéfique « In Cha Allah », aujourd'hui, les exigences de la vie, nous imposent, et à tous les niveaux, la gestion de temps, de lieu et des humains


3- L'évolution de l'enseignement originel.

      En dépit des difficultés, l'A.O.S a déployé beaucoup d'efforts pour mener à bien sa tâche et préserver les acquis dans le domaine de l'enseignement. Pour faire évoluer l'enseignement originel dans tout le Royaume, le ministère de l'éducation nationale a procédé à l'intégration dans ses programmes des matières nouvelles (les sciences naturelles, les mathématiques et autres) et a fait venir pour les enseigner, des professeurs de l'Orient, principalement d'Egypte. Ces professeurs étaient d'une compétence inouïe. Certains assuraient même des heures supplémentaires gratuites au profit des élèves.  

      Ceux qui étaient affectés dans le Souss ont apporté avec eux l'expérience égyptienne, ce qui a permis à l'institut islamique de Taroudant de progresser. Les élèves ont commencé à faire du théâtre, à pratiquer des jeux, du sport et à organiser des émissions à la radio scolaire.


3-1 Un nouveau tournant.

      Depuis la suppression des classes modèles en 1964 -1965, le directeur de l'Institut Mohamed V, a adressé au ministère de l'éducation nationale un rapport sollicitant la réorganisation de l'institut, et surtout la gratuité de la cantine.

      Il est à noter que le ministère de l'éducation nationale a appliqué le contenu du rapport, en intégrant toutes les annexes de l'institut à l'enseignement moderne. Il a nommé les classes se trouvant à Taroudant « Madrasat Al-Wifâq », l'annexe de l'institut se trouvant à Tiznit « Al-'aïne Al-Zarqâ' » Il a rattaché l'annexe de Massa aux écoles primaires proches et l'annexe d'Ait Bâhhâ aux écoles locales.

      Même le nom de l'institut n'a pas été épargné au début des années soixante dix ! Désormais la nouvelle appellation fut : Lycée Mohamed V.

      La raison de ce changement reposait purement et simplement sur la question des allocations administratives. Le corps administratif de l'institut voulait bénéficier de ces allocations à l'instar du personnel des lycées modernes, et pour atteindre cet objectif, il fallait remplacer le terme d'institut par celui de lycée.  

      Ce changement a entraîné la contestation des fondateurs de l'institut islamique Mohamed V, qui, le 7 safar 1393 H (12 / 03 / 1973)ont adressé une lettre au ministère de l'éducation nationale pour s'opposer au changement de dénomination de l'institut.

      Deux mois après l'envoi de cette lettre, l'association des anciens élèves de l'institut Mohamed V adressait à son tour une longue lettre au Ministère pour exprimer le mécontentement de ses membres vis-à-vis de ces changements.

      De cette lettre, nous pouvons extraire un ensemble de témoignages sur l'évolution de la vie au sein de l'Institut. Le tabagisme était pratique répandue, le manquement aux prières était courant, certains professeurs propageaient les idéologies communiste et marxiste, et donc l'athéisme.

      Pire encore, certains fonctionnaires arrivaient au travail en état d'ébriété, comme ce fut le cas d'un agent de l'économat qui se présenta un jour dans un état proche du delirium tremens. Les élèves le portaient en criant à haute voix « Rahima Allahou al-ma'hada al-islâmya wa nizâmahou »  (Que Dieu prenne en pitié l'âme de l'institut islamique et de son système).

      Le même fonctionnaire faisait entrer de nuit des prostituées au sein de l'Institut, ceci au vu et au su des responsables qui ne se décidèrent à intervenir qu'après que les élèves et les habitants du voisinage, indignés, eurent élevé de véhémentes protestations, si bien que l'éthylique fut finalement muté dans un autre emploi dans un lycée de Tiznit.

      Cette longue missive de l'association des anciens élèves, adressée au Ministre, exposait en outre une série de revendications :  

      -Bien sélectionner les membres du corps enseignant et du personnel administratif.

      -Abroger la nouvelle dénomination de l'institut et rétablir l'ancien nom donné par les oulémas qui l'ont construit.

      -Edicter des instructions pour l'interdiction de l'usage du tabac au sein de l'institut.

      -Rouvrir les annexes de l'institut, pour les élèves ayant appris le Coran.

      Après treize mois d'attente, la Ligue réitéra ses revendications en y ajoutant d'autres requêtes, fruit du temps et de l'évolution des esprits, mais sans obtenir plus de réponse !

      En dernière analyse, tout ceci n'était qu'une image du conflit entre les partisans de l'enseignement dispensé dans les instituts islamiques et à Al-Qarawiyine, et ceux qui s'opposaient à cet enseignement aussi bien avant qu'après l'indépendance.

      D'après Omar Sâhilî, « La source du conflit était imputable aux planificateurs de la politique générale de l'enseignement. Depuis 1958, ce conflit a vu des hauts et des bas dans les programmes qui n'ont jamais connu de stabilité. L'annulation du primaire originel, le changement du nom de l'institut qui était au début, institut islamique, puis institut de Mohamed V et enfin, lycée Mohamed V, officialisé par la circulaire ministérielle du 04/09/1972 en sont un des aspects »  


3-2 Le retour du primaire originel.

      En 1977, le M.E.N a rouvert le primaire de l'enseignement originel et permis l'inscription des élèves ne dépassant pas l'âge de 12 ans à la condition qu'ils aient maîtrisé le Coran en partie ou en totalité.

      Grâce à cette ouverture, les lycées dépendant d'Al-Qarawiyine ont pu retrouver l'influence qui avait été la leur auparavant. Ce fut en réalité une prise de position contre la montée des courants de l'opposition. Même les programmes de l'enseignement public allaient connaître des changements notamment le renforcement de l'éducation islamique et l'atténuation de la philosophie.

      L'enseignement originel s'est réanimé dans le Souss et dans tout le royaume.

      Les journaux se sont intéressés à cette évolution : « L'enseignement originel a connu un grand progrès dans les années soixante dix. Sa réforme a été provoquée et entretenue tant par le sommet que par la base d'une manière permettant d'être optimiste quant à son avenir. A la fin de l'année 1972, sa majesté le roi Hassan II a ordonné la constitution d'une commission ministérielle pour étudier le dossier de l'enseignement originel tant sur le plan pédagogique que sur le plan financier ».   

      Au même moment, une direction compétente fut créée au sein du M.E.N. dans le but de superviser tous les cycles de l'enseignement originel.

      La commission chargée du dossier de l'enseignement originel, a procédé dans une première étape, à la révision des programmes, en y ajoutant des matières scientifiques et des langues étrangères, ainsi qu'a la création de deux branches : l'une char'ya et littéraire, l'autre scientifique. Après la confirmation de ces nouveaux programmes, tous les établissements originels du Royaume en ont commencé l'application le 1er octobre 1973.

      Les élèves qui avaient obtenu le baccalauréat originel, pouvaient poursuivre leurs études supérieures dans les facultés de l'université d'Al-Qarawiyine ainsi que dans les autres universités de lettres et de droit.

      Les bacheliers scientifiques pouvaient poursuivre des études de sciences et de mathématiques dans toutes les universités du pays, ainsi que dans les universités européennes après une année de formation dans la langue du pays choisi.


3-3 La faculté de charî'a dans le Souss.

      Les fondateurs de l'institut islamique de Taroudant mettaient leurs espoirs dans un développement de l'enseignement traditionnel dans le Souss.

      Rappelons que le jour de l'inauguration dudit institut au 1er octobre 1956, celui qui a prononcé l'allocution n'a pas manqué de dire ; « L'institut inauguré aujourd'hui, n'est que le début du chemin vers l'université soussie pour les provinces du Souss et du Sahara marocain. Les élèves de l'Institut iront achever dans cette université leurs études supérieures en sciences de la charî'a islamique et de la langue arabe ».  

      Après 23 ans, le rêve s'est réalisé. La faculté de charî'a, a été ouverte à une douzaine de km au sud de la ville d'Agadir, exactement à Aït Melloul, dans le village de Lamzâr.

      Sans doute, ici une question vient à l'esprit : Pourquoi cette faculté a-t-elle été implantée dans ce petit village et non pas en un autre lieu ?

      La réponse est toute simple. Au moment où le sommet de la ligue des oulémas du Maroc s'est tenu à Agadir le 8 et le 9 mai 1977, un riche soussi, Yhya ben Ydâr, a invité chez lui les oulémas et leur président, qui était alors le grand érudit Abdellah Guennoun.

      Quand la discussion vint à porter sur les problèmes relatifs à l'enseignement arabo-islamique dans le Souss, la générosité poussa Yhya à déclarer devant ses invités, qu'il offrait sa grande villa de Lamzâr au profit de l'enseignement islamique.

      Quelques jours plus tard, il se présentait en compagnie d'une délégation des oulémas du Souss devant Sa Majesté le roi Hassan II, en présence du ministre des affaires islamiques, le Dr Ahmed Ramzî.

      Yhya réïtéra sa donation devant le roi et promit de faire dresser immédiatement un plan pour la construction de la faculté de charî'a, ainsi que d'équiper celle-ci de tout le nécessaire. Son ouverture fut prévue pour l'année 1977 / 1978. Mais, malheureusement, le bienfaiteur expira avant la réalisation de sa promesse, ce qui retarda la construction, mais non pas l'ouverture de la faculté. 

      L'habitation offerte était une vaste maison avec un jardin, une piscine et une grande salle de cinéma qui devint un amphithéâtre pour les conférences, et ce durant des années avant la construction des actuels amphithéâtres.

      La faculté de charî'a du Souss dépend de l'université d'Al-Qarawiyine. En plus des matières islamiques traditionnelles, dont certaines datent de l'époque médiévale   on y enseigne des matières juridiques contemporaines ainsi que l'initiation aux langues étrangères.

      Il y a quelques années, cette faculté a ouvert un troisième cycle mais limité. Un problème se pose jusqu'à présent, aucun étudiant sortant avec un D.E.S.A de cette faculté, n'a pu s'inscrire en doctorat dans tout le Royaume, obstacle qui pousse les candidats soussis à s'inscrire ailleurs, à l'étranger.

      En dépit de ceci, ne faut-il pas reconnaître, au moins que cette faculté est le fruit des efforts de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, dont le projet a pris naissance à Rmila, a mûri à l'institut de Taroudant et a été finalement réalisé à Lamzâr ?


4- Organisation actuelle de l'enseignement originel :

      

      Nous remarquons que l'enseignement originel, comme l'enseignement 'atîq envisagé précédemment, est structuré lui aussi à l'image de l'enseignement moderne.

      Signalons également que le M.E.N a ouvert aussi quelques classes pour l'enseignement originel dans certains lycées de l'enseignement public à travers le Royaume, et ceci depuis l'année scolaire 2000 / 2001.

      Nous observons que, malgré les perspectives offertes après le baccalauréat, les bacheliers de cet enseignement, s'orientent en grande majorité vers les facultés d'Al-Qarawiyine et celles des sciences juridiques à cause du handicap de la langue. Si même les bacheliers de l'enseignement moderne ont des difficultés à poursuivre des études supérieures, dispensées uniquement en français, nous imaginons mal comment les bacheliers de l'enseignement originel pourraient suivre, par exemple en médecine ?

      D'ailleurs c'est pourquoi, un autre phénomène a vu le jour depuis l'arabisation du secondaire, c'est celui des familles aisées qui scolarisent leurs enfants dans les lycées français, afin que leur progéniture puisse suivre aisément les études dans le supérieur non arabisé, ou en Europe.

      En somme, après cet aperçu de l'enseignement traditionnel et de son évolution dans le contexte social local et national, nous remarquons que le rêve qui a été fait à l'aube de l'indépendance de la création d'une « école nationale marocaine » n'a pas encore vu le jour.

      « Elle restera un slogan vide pour la consommation et l'exploitation, qui essaye de réunir les contradictions, non seulement dans le domaine du savoir, mais aussi dans les relations sociales et politiques ».   

      Mais de par cela, nous devons attendre la mise en oeuvre de nouvelles conceptions de la charte nationale de l'éducation et de la formation, dont l'élaboration continue à faire couler beaucoup d'encre.



16/10/2007
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