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Chapitre III Mokhtar soussi

Chapitre III

      Al-Mokhtâr Al-Soussi pédagogue.

      

      1- Le retour à Marrakech.

      2- Les différentes activités de Al-Mokhtâr.

      2-1 L'enseignement.

      2-2 Le politique.

      2-3 Le religieux.

      2-4 Le social.

      3- L'exil et l'éloignement de l'enseignement.

      3-1 L'exil à Ilgh :

      3-1-1 La première phase.

      3-1-2 La deuxième phase.

      3-2 L'exil au Tafilalet :

      3-2-1 Résidence à Marrakech.

      3-2-2 L'exil de Casablanca.


Chapitre III
Al-Mokhtâr Al-Soussi pédagogue.


1- Le retour à Marrakech.

      Après cette longue tournée à la recherche du 'ilm Al-Mokhtâr reprit le chemin de Marrakech. Il y arriva au mois de Mouharram 1348 H (Juin 1928) et s'installa à la zaouia Al-Darqâwiya qui avait été fondée par son père dans le quartier appelé Rmila, juste en face de la grande mosquée de bâb Doukkâla, dont la construction passait pour remonter à l'époque des Sa'adiens   .

      Dans cette zaouia, Al-Mokhtâr entama une nouvelle page de sa vie d'enseignant, d'éducateur et d'activiste nationaliste, tout en restant au service du patrimoine des sciences religieuses et culturelles de son pays en général, et du Souss en particulier. Cette situation allait durer jusqu'à son décès en 1383 H / 1963.

      A son arrivée à Marrakech, il trouva la ville en décadence sur divers plans : social, politique et culturel par rapport à Fès et Rabat. La seule institution du 'ilm était la faculté Ibn Youssef, mais elle était encore mal organisée, avec ses programmes datant du moyen âge.

      A présent, après tout ce parcours, pourquoi Al-Mokhtâr a-t-il choisi de se fixer à Marrakech et non pas dans le Souss ou à un autre endroit ? Il avait sans nul doute, ses raisons :

      Tout d'abord, la région du Sous ne lui convenait pas à cause de la résistance que les soussis opposaient à contre l'occupation française et de la famine qui a frappé la région en 1345 H - 1926.

      Marrakech était l'endroit géographique idéal car cette ville constituait un relais lien entre le sud et le nord du pays en plus des divers rôles qu'elle a joué dans l'histoire du Maroc.

      Aussi, à Marrakech, les conditions lui étaient-elles très favorables. Il prit la zaouia de son père pour habitation et lieu d'enseignement, ce qui lui épargna des charges matérielles considérables.

      Tous ces facteurs ont incité Al-Mokhtâr à résider à Marrakech pour y enseigner. Cédons-lui la parole : « Je suis descendu à Marrakech au début de Mouharram 1348 H / 1929 après avoir acquis l'essentiel du savoir de mes maîtres à Fès et à Rabat, et après avoir pris la décision de consacrer le reste de ma vie à prêcher le savoir, même si je ne vois pas encore comment procéder, ni comment faire le premier pas ».   

      Ce passage d'Al-Mokhtâr, exprime une certaine inquiétude qui ne se rapportait certainement pas à son savoir, ni à sa pédagogie traditionnelle, mais plutôt au démarrage de son projet d'enseignant dans une situation en pleine mutation.(L'école libre)


2- Les différentes activités d'Al-Mokhtâr


2-1 L'enseignement..

      Notre enseignant se mit au travail avec deux apprentis et un taleb du Souss qui le rejoignit en temps voulu. D'autre part le nombre d'enfants dans le voisinage augmentait au fil des jours, et la zaouia se transforma en médersa.

      Le taleb soussi se chargea de l'enseignement des petits, tandis que Al-Mokhtâr, en plus de sa tâche dans la médersa, donnait des leçons jour et nuit, après les prières, dans certaines grandes mosquées, telles que Masjid sidi Abdelaziz où il enseignait Al-Mouawata de l'Imam Malik pendant la nuit, et Masjid Bâb Doukkala où il donnait différents cours tels qu'Al-Mourchid Al-Mou'îne d'Ibn 'Achir Al-Fâssî, Al-Rissâla, et autres.

      Al-Mokhtâr persévéra à enseigner dans la médersa, avec rigueur, ce qui attira encore plus d'enfants. « Bientôt grâce à sa méthode d'enseignement et son école son renom s'étendit dans les milieux lettrés de la ville parmi lesquels il comptait de nombreuses relations. »  Il s'organisa de manière à mettre en place un système de répartition pour les différents niveaux concernant l'apprentissage du Coran et les principes des 'ouloum, travail qui lui valut les encouragements de la population. Son «  école prend vite de l'extesion et devient rapidement une véritable médersa comprenant trois classes : la première réservée exclusivement aux débutant qui apprennent le Coran, la seconde dans laquelle les élèves reçoivent un enseignement général sur les lettres et les sciences, la troisième, enfin, ou sont admis les jeunes tolba qui désirent approfondir leurs études. Quatres faqih l'assistent dans cet enseignement.

      Afin d'éviter les mesures prévues par l'application du Dahir du 1° avril 1935, il lui donne l'appellation d'école coranique. Il donne cependant un enseignement moderne inspiré des méthodes en Egypte et en Tunisie »  

      Les portes de la médersa furent ouvertes aux enfants et aux tolba venus d'un peu partout dans le pays, du Souss, du Sahara, et d'autres régions. On appelait ces visiteurs les Al-Msâfrîne » terme qui signifie dans le dialecte marocain, « voyageurs à la recherche du 'ilm. » Al-Mokhtâr se trouva contraint de procéder à la rénovation de sa médersa pour abriter et nourrir les tolba voyageurs, mais les moyens lui faisaient défaut. Pour y parvenir, il eut recours à deux solutions :

      L'aide et la sympathie de certains commerçants conscients de ses sacrifices et de sa noble mission d'enseignant, d'autant plus que les valeurs de l'islam paraissaient menacées par la puissance occupante.

      L'agriculture et l'élevage auxquels il s'adonnait dans le cadre d'associations avec certains fellahs de la région de Marrakech.

      Ainsi Al-Mokhtâr parvint à surmonter les difficultés financières pour faciliter l'accueil et la tâche de tous ceux qui venaient étudier à la médersa de Rmila. Les études étaient modestement organisées dans la médersa. Al-Mokhtâr était respecté et vénéré de tous pour sa droiture et sa persévérance. Les prières se pratiquaient en groupe à des heures bien précises. La lecture du hizb Al-râtib (constant) se faisait matin et soir. Le temps du sommeil n'arrivait que tard après le dîner, et le lever avait lieu avant Al-fajir, la prière de l'aube.

      La médersa avait aussi une bibliothèque pleine de divers ouvrages précieux qu'Al-Mokhtâr faisait venir même de l'Orient en cas de pénurie sur le marché interne.

      Notre enseignant pensait à ses tolba étudiants plus qu'à sa famille. « Des fois il prive les siens pour satisfaire les tolba »   Vers la fin de l'année 1349 H / 1930, un cousin, le faqih Sidi Ibrahim le rejoignit et prit à sa charge l'enseignement et la gestion de la médersa.  

      Les d'études dans la médersa de Rmila étaient réparties en trois niveaux comme il a été rapporté par la note citée précédemment :

      Le premier niveau : celui des petits qui apprenaient le Coran et l'alphabet. Ceux-ci étaient enseignés par des tolba qu'Al-Mokhtâr faisait venir des médersas du Souss.

      Le deuxième niveau : celui des débutants en sciences de la langue arabe, ceci après avoir mémorisé le Coran dans la médersa de Rmila ou ailleurs. Ils étaient enseignés par les tolba les plus avancés.

      Le troisième niveau celui des plus avancés dans les différents 'ouloum, enseignés par Al-Mokhtâr lui-même.

      La réputation de la médersa se répandit dans tout le pays bien au-delà des limites de la ville de Marrakech. Ce qui suscita la jalousie de certaines personnes à Marrakech, mais en revanche d'autres lui apportèrent leur soutien  . La renommée de la médersa attira la visite des oulémas et des nationalistes qui apprécièrent le haut niveau des étudiants d'Al-Mokhtâr, surtout en littérature.(voir annexe, page :301)

      Al-Mokhtâr inaugura la pratique de rencontres entre élèves chaque mercredi et il appela ces réunions : «  Souk 'Oukâz »   Les étudiants de sa médersa attendaient avec impatience ce jour de la semaine pour se livrer à des compétitions de discours, de poésie et de littérature.

      Il organisait aussi, assez souvent, des rencontres le vendredi pour les meilleurs étudiants, avec ses amis parmi les oulémas et les militants nationalistes venant de Fès et de Rabat., ce fut certes un moyen d'inciter les étudiants à redoubler d'efforts pour devenir oulémas et atteindre le rang social qui leur est réservé, mais pour les autorités coloniales ces activités pédagogiques ont été vues autrement « J'ai souligné le rôle prépondérant joué par Mohamed El Mokhtar, véritable animateur du mouvement nationaliste dans cette ville. Son école avec ses annexes a formé la plupart des jeunes éléments actifs locaux de ce mouvement, elle sert de lieu de réunion à ces éléments et de rencontre avec les agents venant des autres villes du Maroc »  

      Al-Mokhtâr a compilé tous les poèmes écrits ou récités lors de ces occasions dans un Dîwân (recueil de poèmes) appelé Al-Rmîlyat (poèmes de la médersa de Rmila).

      Les poèmes de ce recueil furent au nombre d'une cinquantaine, en sept cent cinquante vers que nous pouvons répertorier en deux catégories :

      Les poèmes dont les vers étaient composés par notre enseignant pour l'étudiant, et que celui-ci devait apprendre par coeur et comprendre ce qui se rapportait au poème, tant au sens général qu'à la langue et à la littérature. Ceci attisait l'envie des étudiants, et chacun faisait le maximum d'efforts pour être élu et avoir droit à cette récompense d'Al-Mokhtâr.

      Citons à titre d'exemple le cas de l'étudiant Mohamed Al-Bâroudî Al-Mourrâkouchî qui fut récompensé par Al-Mokhtâr d'un poème qui illustrait son portrait d'étudiant assidu et supérieur à ses camarades :

      Je suis honoré grâce aux connaissances

      Que je puise dans l'océan de la science !

      Cheval de course de grande importance

      Tandis que les autres recueillent l'ignorance

      Ne me vois-tu pas entouré de chance,

      Jeune, sur qui flotte l'étendard de la connaissance?   

      - Les poèmes composés par Al-Mokhtâr et exprimant ses encouragements ou ses remontrances vis-à-vis de ses étudiants, fut une autre stratégie pour les pousser à la persévérance sans relâche. Citons un exemple concernant deux de ses étudiants qui, en dépit de ses conseils, n'ont pas su tirer parti des efforts qu'il avait faits pour leur bien :

      Si je savais que votre désir,

      N'était qu'insouciance et loisir,

      Vos oreilles n'auraient pas entendu

      De ma bouche, les conseils pour apprendre. 

      A la première lecture de ces recueils, nous pouvons remarquer que notre pédagogue visait un ensemble d'objectifs :

      Stimulation des élèves pour l'apprentissage et la concurrence innocente entre eux.

      Utilisation de la poésie comme outil efficace, d'influence sur les étudiants.

      Sensibilisation au nationalisme et à la résistance à la domination coloniale.

      Correction des défauts remarqués chez les étudiants.

      Et comme nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur un modèle de leçons que Mohamed Al-Mokhtâr dispensait à Marrakech, nous avons préféré en exposer ici une traduction.

      Traduction de la leçon:

      Quatrième leçon. (Le titre n'est pas mentionné)

      (Le Prophète exécuta ce que Dieu lui avait ordonné. Il appela, secrètement, les gens à suivre la nouvelle religion ; peu nombreux étaient ceux qui avaient répondu à son appel. Puis Dieu lui révéla dans le Coran « Expose [clairement] ce qui t'est donné et détourne-toi des gens qui associent [des idoles à Dieu]  » Ce qui veut dire : Annonce ouvertement la mission dont tu es chargé et ne porte pas attention aux mécréants.

      Le Prophète se mit alors sur Al-Safa' à côté de la Ka'ba et criait en appelant les clans de la tribu de Qouraych.  Lorsqu'ils furent tous rassemblés, il leur dit :  « Si je vous dis que l'ennemi est de l'autre côté de la vallée et s'apprête à vous envahir, allez-vous me croire ? » Ils répondirent « Oui, nous ne t'avons jamais pris pour menteur » Il leur dit  : « je vous avertis qu'un grand châtiment vous attend si vous ne cessez pas d'adorer les idoles » Par respect, personne ne lui répondit sauf son oncle Abou Lahab qui lui dit : « Est-ce pour cela que tu nous as réunis? Que tu sois maudit!» Et Dieu révéla à son Envoyé :  « Que sèchent les deux mains d'Abou Lahab et qu'il sèche lui-même! De rien ne lui servira sa fortune, ni ce qu'il a acquis. Il sera brûlé dans un brasier plein d'étincelles, auquel sa femme apportera de bois, le cou paré d'une corde de fibres»  

      Ensuite, Dieu lui révéla « Et avertis les gens qui te sont les plus proches»    L'envoyé de Dieu invita ses proches chez lui pour les persuader de suivre la voie. Certains restèrent incrédules et se moquèrent de lui, mais son oncle Abou Tâlib assura sa protection, car les idolâtres lui voulaient du mal). Fin de la leçon.

      A première vue, nous remarquons que la leçon d'Al-Mokhtâr fut une simple feuille de brouillon sans titre, mais en se référant à la pédagogie traditionnelle de notre maître, cette préparation ne représentait qu'un support pour le cours qui durait des heures et des heures, quand ce n'était pas des jours à cause des digressions.

      Al-Mokhtâr s'arrêtait sur tous les termes pour les expliquer et enrichir le cours de poèmes se rapportant à la grammaire, à la morphologie et à la rhétorique. Et quant aux versets cités, il allait se référer aux écrits des exégètes les plus authentiques et aux livres traitant de La Sîra Al-nabaouya (la conduite du Prophète).   

      Si l'on en croit certains étudiants soussis, qui suivaient les cours d' Al-Mokhtâr après avoir mémorisé le Coran dans sa totalité, mais qui ne maîtrisaient pas la langue arabe, Al-Mokhtâr prenait tout son temps pour leur expliquer les cours même en langue berbère. Son objectif n'était pas uniquement d'inculquer le savoir, mais aussi de semer les graines des valeurs de l'islam dans l'âme des jeunes qu'il préparait pour un pays souffrant des méfaits de la domination coloniale.

      Certes les cours de la Sîra furent des sujets importants pour sensibiliser les étudiants tolba à saisir le sens du Jihâd et les éduquer à bien distinguer l'écart entre les forces du mal et celles du bien, et que le bien finit toujours par l'emporter sur le mal.

      Ne fit-t-il pas allusion, implicitement au mouvement de libération secret qui verrait le jour au moment propice et se dresserait contre les forces de l'occupant, comme ce fut le cas du Prophète face à sa tribu ? Al-Mokhtâr se consacrait-t-il uniquement à l'enseignement comme il le disait constamment, sans y insinuer des aspirations  autres que celles de ses déclarations ? Les services secrets français nous signalent à propos de cette question ces premières prémices : « Les sentiments xénophobes que nourrit Mohamed El Mokhtar à notre endroit ne sont un secret pour personne, mais tant que leur extériorisation ne se traduisait que par des attitudes ou des paroles prononcées dans le petit cercle de ses disciples ou de ses intimes, il était difficile de sévir contre lui »  

      Mais peu à peu les ennuis de notre personnage commencèrent à se concrétiser avec l'administration coloniale « Si Mohamed El Mokhtar qui avait sollicité (cf. ma lettre n° 56 s.o.c. du 23 de mois [novembre] ) un délai pour réfléchir à la suite qu'il donnerait à ma demande de régularisation administrative de l'école qu'il dirige, m'a remis aujourd'hui la lettre ci-jointe par laquelle il vous fait savoir que,s'agissant d'une école coranique, son ouverture n'est soumise à aucune formalité.

      Me plaçant au point de vue strictement juridique, les élèments dont nous disposons n'établissent pas que la loi ait été tournée ni que le délit soit caractérisé. Je n'aperçois, dans ces conditions, le moyen de recourir à l'encontre de Mohamed El Mokhtar à la procédure répressive que le Dahir du 14 Octobre 1919 met à ma disposition.

      Je continue, en conséquence, à me documenter discrètement sur cette affaire de manière à réunir un faisseau de preuves ou de présomptions susceptibles de remédier à l'imprécision de la loi. Je ne manque pas de vous tenir régulièrement informé du résultat de mes recherches »  

      Il nous paraît important d'exposer, ici, le contenu de la réponse de Mohamed Al-Mokhtar après réverbération, au Général « Au nom de Dieu le clément, le miséricordieux - que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohamed, sa famille et ses compagnons et leur accorde le salut

      Ce 9 Ramadan 1335

      A S. Exc, le Général, l'honnorable, salutations et hommages respectueux.

      Le chef des services municipeaux, l'excellent administrateur, Monsieur Couget, m'a signifié votre ordre, ô Excellence, de présenter au gouvernement une demande pour obtenir l'autorisation d'ouverture de l'école que je dirige ? Je lui ai dit que je lui donnerais ma réponse après y avoir sûrement réfléchi.

      Je vous expose, Excellence, ce qui suit : Dans notre zaouia Derkaouia, sise au n° 3 du derb zaouia Rmila, il y a une école coranique et non une médersa organisée comme on le croit. Du reste elle n'a jamais porté le nom de médersa depuis 1348 (1929 - 1930), date à laquelle y été institué l'enseignement du Coran, appris de mêmoire par les élèves, des principes de la religion et de la langue arabe : enseignement donné jusqu'à ce jour. [..] Cette école est ouverte à toute personne désireuse de la visiter afin de se rendre compte de ce quil y dit, fait et enseigné. [...] J'ajoute que j'assume, en outre,d'une façon constante et à des heures déterminées la charge des oulémas - professeur dans les grandes mosquées où j'enseigne toutes les hautes études islamiques - [ le 'ilm] aux tolba des vieilles médersas telle que celle d'ibn Youssef .

      Je m'incline, comme je l'ai toujours fait, devant les réglements du gouvernement ainsi que je vous l'ai exprimé ci-dessus.

      Cette école est ouverte au gouvernement et sous son contrôle. Si nous déviions de notre ligne de conduite, le gouvernement tout puissant aurait toute latitude d'agir.

      Telle est ma réponse, ô Excellence, le Général.

      Agréez mes sentiments dévoués et mes hommages respectueux.

      Signé ; Mohamed el Mokhtar Soussi » 

      Mais selon les autorités françaises, les écoles musulmanes libres considérées en infractions au Dahir du 1er avril 1935, et ouvertes à Marrakech, étaient déjà nombreuses (Voir tableau dessous)

      

Désignation et situation des écoles Nom et prénom des directeurs
1-Ecole dite « Zaouia Derkaouia » (principale médersa) située derb zaouia (Anciennement derb Achr-Oujouh) à bâb Doukkala. Ouverte en 1926/1927
Enseignement : Coran, théologie,histoire,
Arithmétique rudimentaire, poèmes nationalistes(méthode moderne)
Si Mohamed Mokhtar Ben Sid El Hadj Ali Derkaoui Soussi qui assure la direction de cette école avec la collaboration de 5 ou 6 moniteurs, ses disciples
2-Ecole située Souk Djelt Ziouani. Précédemment installée à bab Doukkala près de la maison du pacha.
Ouverte en 1933/1934.
Enseignement :Coran, théologie, ,arabe, histoire,arithmétique rudimentaire,poèmes nationalistes.
Si Abdelkader Hassan,disciple de Si Mohamed El Mokhtar qui assure la direction de cette école avec la collaboration d'un moniteur.
3-Ecole comprenant une école coranique installée dans le Foundouk « Thami Ababou »
Les loyers sont payés par les fassis dont les enfants fréquentent l'école
Enseignement : Coran, thélogie, notions rudimentaires sur le droit musulman et les règles sur les cinq prières rituelles
Anciennemnt dirigée par Brahim ben Hadj Ali, frère de Mohamed El Mokhtar Soussi.
Dirigée depuis dix ans environ par un taleb faqih roudani, fin lettré, originaire du Souss, recruté par El Mokhtar.
Il est assisté par un moniteur.

      

4- Ecole située au quartier Ksour.
Ouverte en 1935.
Enseignement : Coran, thélogie, notions rudimentaires sur le droit musulman et les ràgles sur les cinq prières rituelles
Si Ahmed ould si Youssef Kensoussi, disciple de Mohamed El Mokhtar Soussi. Ce maître donne en outre,des leçons à cetains élèves de la mosquée « El ouesta » à kaat bennhid
5- Ecole située Riad El Arouss.
Ouverte en 1935
Enseignement : Coran, théologie, notions rudimentaires ur le droit musulman et les règles sur les cinq prières rituelles.
Si ben Fadil, frère du feu Si Mohamed ben fadil,ex-secrétaire de S.Exc. le pacha disciple de Si Mohamed Mokhtar ben Sid El Hadj Ali Derkaoui Soussi.
6-Ecole située à la zaouia Sidi Bel Abbès.
Ouverte en 1935.
Enseignement : Coran, théologie, notions rudimentaires ur le droit musulman et les règles sur les cinq prières rituelles.
Si Mohamed ben Fadil, disciple de Si Mohamed Mokhtar ben Sid El Hadj Ali Derkaoui Soussi.
7- Ecole située Derb N'Kel
Ouverte en 1932
Enseignement : Coran,thélogie, histoire arabe,poèmes nationalistes (méthode moderne)
Si Abdelkader Mesfioui, secrétaire de l'association des anciens élèves des écoles franco-marocaines qui a participé à :l'action engagée par certains éléments nationalistes locaux au moment de la constitution de la société musulmane de bienfaisance.
8- Ecole coranique « Ahdar » située à bab Ilène.
Il est enseigné le Coran à des élèves qui sont préparés pour la médersa dirigée par Si Abdelkader Mesfioui.
 

      Ecoles musulmanes libres ( Médersa) existant à Marrakech. 

      Nous remarquons que, malgré l'attitude défavorable du chef des services municipaux, M. Couget, à l'enseignement musulman, le Général DE LOUSTAL, voyait autrement «  Vous trouverez dans les différentes correspondances qui m'ont été adressées à ce sujet par le chef des services municipaux de Marrakech et ci-jointes en copie, un exposé détaillé de la question.

      La réglementation régissant l'enseignement privé musulman ne permet pas à cette région, en l'état actuel des choses, de faire d'elle-même la discrimination nécessaire, en ce qui concerne les établissements de Mohamed El Mokhtar,entre ce qui touche l'enseignement coranique et l'enseignement visé par le Dahir du 1er avril 1935.

      Par ailleurs, il serait éminemment impolitique de soumettre, comme le suggère le chef des services muinicipaux de Marrakech, les écoles coraniques à une nouvelle règlementation, qui serait evidemment moins libérale que l'actuelle. Immanquablement, une telle réglementation serait qualifiée par les nationalistes, d'intolérable intrusion dans le domaine religieux. »  

      Les circonstances ont donc permis à notre homme de continuer sa mission d'éducateur et de nationaliste, jusqu'au jour où il fut éloigné de la ville de Marrakech.

      Mais entre-temps, en plus de sa fonction d'enseignant dans la médersa de Rmila, Al-Mokhtâr s'adonnait en parallèle à un enseignement populaire dans les grandes mosquées de la ville à la demande des habitants. A ce sujet, nous notons que les cadis de ben Youssef ont adressé une lettre au Vizir de la justice à la faveur de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi, après l'interdiction de l'enseignement libre dans les mosquées « Nous avons l'honneur de vous faire connaître que plusieurs notables habitant le quartier des Kessours à proximité de la mosquée de la koutoubia demande que le faqih, le moudarrès [l'enseignant] Si Mohamed Ben Hadj Ali Soussi continue à les faire bénéficier de ses cours scientifiques et et à leur donner comme il le fait déjà depuis longtemps des leçons sur les questions religieuses telles que : L'unité de Dieu, les règles de la pureté, et ce, à la mosquée de la Koutoubia entre les deux prières du soir.

      Ces notables voudraient également qu'une allocation soit accordée à ce faqih par les habous sur les anciennes tenfidas qui étaient attribuées à ces enseignants à la dite mosquée.

      Nous avons accédé à ctte demande parcequ'elle nous pataît justifiée et que le faqih Si Mohamed Mokhtar est digne d'enseigner la noble science et nous vous demandons de vouloir bien saisir de cette question S.M Chérifienne en la priant de la prendre en considération dans le but de rétablir les chaires d'enseignement./.  Fait le 5 chabâne 1354 (3 novembre 1935. Signé : Diss El Ouarzazi et Abbas Ben Brahim» 


2-2 Le politique.

      Comme nous l'avons signalé auparavant, Al-Mokhtar avait fait partie à Fès de deux associations, l'une culturelle, dont l'objectif était de former de bons orateurs en arabe classique qu'il présidait lui-même, et l'autre clandestine. Cependant, même en se consacrant à l'exercice de l'activité politique, il n'a jamais renoncé à ses activités d'éducateur et de pédagogue.

      L'un de ses amis de l'association secrète, qui n'était autre qu'Allal Al-Fâssî, voulut même le tenir à l'écart de l'élite politique en le qualifiant avec quelque dédain de faqih de « Al-Ajroumya » (manuel classique de grammaire arabe très étudié dans le Souss) Al-Mokhtâr ne donna aucune importance au verdict de son ami, car selon lui, quiconque s'intéressait à l'histoire des fondements de la nation était considéré par le colonisateur comme ayant une activité politique. De plus, le « Dahir Berbère » du 16 mai 1930/1349 H, selon le général Catroux, collaborateur de Lyautey, n'avait fait que mettre le pied à l'étrier au nationalisme marocain et avait soulevé une vive émotion dans les milieux intellectuels de Fès et même dans l'ensemble du pays : ce texte prévoyait de doter les régions berbèrophones d'un régime particulier sur les plans judiciaire, administratif et scolaire : des juridictions spéciales, indépendantes du Châr' devaient rendre la justice en se basant sur la coutume locale (Urf), tandis qu'un réseau d'écoles en langue berbère devait être mis en place :

      Ce Dahir faisait peser, selon les agités, une menace sur l'unité nationale et visait même à désarabiser, voire à désislamiser les régions berbères : les emplois d'oukil et de cadis dans ces régions risquaient d'être supprimés. Al-Qarawiyine s'était imposée comme le principal foyer d'opposition à cette politique, mais la plupart des médersas de Marrakech et des autres villes n'étaient pas en reste, et l'été 1349 h/1930 fut marqué par de violentes manifestations dans la plupart des grandes villes. Sur les entrefaites en 1352H/1933, un autre décret vint interdire le libre enseignement dans les mosquées : il visait particulièrement les activités d' 'Allal Al-Fâssi et de ses séides qui répliquèrent, quelques mois plus tard, par la fondation d'un comité d'action patriotique.

      Mais selon d'autres, le « Dahir berbère» ne représentait qu'un prétexte que les agités des grandes villes ont interprété idéologiquement à leur profit personnel en se contentant de réciter le latif dans les mosquées du royaume« pour que le mouvement national ait des héros, des combattants et des moujahidine, il faut qu'il y ait un ennemi. Cet ennemi est la France qui a occupé le Maroc, mais ils ne l'ont pas combattue [aux armes] comme l'ont fait les berbères montagnards ! Ils ont crée un ennemi imaginaire et l'ont appelé le « Dahir berbère» Celui-ci les a rendus combattant et martyrs, sachant qu'ils n'ont jamais porté d'armes ».   

      Depuis son arrivée à Marrakech, Al-Mokhtâr avait été l'un des premiers à encourager le nationalisme à sa manière, à travers l'exercice de l'enseignement, ce qui ne tarda pas à attirer l'attention des autorités coloniales qui décidèrent de le surveiller,lui et toutes les personnes qui le fréquentaient. A ce propos nous lisons dans un bulletin confidenciel du service des affaires indigènes, région de Marrakech, territoire d'Agadir, cercle de Taroudant « Un informateur serieux signale qu'un nommé Abdellah Khabbach, âgé d'environs de vingt ans et originaire de Taroudant, est à surveiller en raison de ses opinions politiques nettement nationalistes.

      Abdellah Khabbach serait actuellement recueilli par Si El Mokhtar Soussi, directeur d'école privée au quartier Ben Youssef à Marrakech lequel aurait les mêmes opinions que son protégé » 

      Et comme son école était fréquentée par les fils des commerçants fassis, il serait normal que l'oeil de l'autorité ait fait tout pour se renseigner sur tout ce qui touchait à ses relations avec les fassis. Les bulletins de renseignements n'ont manqué de mentionner tout « Par ailleurs il a reçu la visite à Marrakech de Si Allal El Fassi, avec lequel il était étudiant à fès, lorsque ce dernier est venu en compagnie de Ouzzani. Fin lettré, ambitieux, il est acquis aux idées modernes et son activité mérite d'être suivie de très près » 

      La surveillance s'étend également aux membres de sa famille dans le Souss à cause des informations que les gens se transmettent « Des indigènes souassa [soussis] venus de Marrakech ces jours derniers ont rapporté que le nommé El Mokhtar ben sidi el hadj Ali moqadem de la zaouia Derkaouia de Bab Doukkala à Marrakech tiendrait depuis quelques temps des propos subversifs contre le Makhzen.

      Il déclarait en outre aux habitués de la zaouia : « Dans norte Djebel [Mont] (Anti Atlas) il existe un homme pieux et vertueux qui pourrait conduire les musulmansIl à la victoire s'ils le connaissaient mieux. Mais il craint pour l'instant le Makhzen et se tient coi en attendant des instructions divines »

      Le susnommé est le frère du cheikh Sidi Mohamed ben hadj Ali [..] [celui-ci] a suivi autrefois à Marrkech El Hiba qui le nomma par suite cheikh des Ida Ouziki. [..] Lors de la soumission des tribus de l'Anti-Atlas (1934) le commandement de la fraction des Aït Abdellah Ousaid a été attribué au marabout [frère d'Al-Mokhtâr] de la zaouia Derakaouia.

      L'attention des autorités de contrôle du cercle de Taroudant a été appelée tout dernièrement par mes soins sur les faits et gestes de ce marabout qui cumule en même temps les fonctions de cheikh./. »  

      Nous remarquons d'après ces correspondances entres les différents services coloniaux une remarquable collaboration conspiratrice à l'égard d'Al-Mokhtâr. Cette collaboration était appuyée par des informateurs parmis les amis les plus proches du faqih et par certains de ses confrères oulémas. Son ancien élève, Mohamed ben Abdellah Al-Roudani a raconté à ce propos : « Un jour, je l'ai accompagné pour aller rendre visite à l'un des oulémas célèbres de Marrakech. Arrivés devant la maison de celui-ci, il m'a avoué : « Je sais pertinemment que cet homme m'espionne mais pour qu'il ne soupçonne point que je suis avisé, je vais lui demander un prêt, dont,tu le sais bien, j'ai nullement besoin. » Plus loin, Al-Roudani ajoute ; « Al-Mokhtar a ordonné que cette somme soit rendue alors qu'il était en plein exil »  

      Malgré toutes les contraintes qui entouraient Al-Mokhtâr, il décida bientôt, avec Abdelkader Al-Msfîwi, Abdeljalil ben Al-Qziz, Ahmed ben Al-Fdil, Mohamed Abdrrazzaq, et Brïk Al-gharrâs de fonder le cercle de collaboration culturelle (nâdî al-ta'âwoun al-thqâfî). Ils se réunissaient à tour de rôle dans leurs maisons respectives, mais les services des renseignements français étaient régulièrement au courant de leurs agissements «  leur entretien en aurait porté sur le cercle qu'ils ont l'intention, de créer à Marrakech à l'usage de la jeunesse et dont ils auraient dernièrement demandé à son S.E le grand Vizir d'autoriser la fondation [...] En conclusion, ils auraient décidé de se livrer à une manifistation si l'autorisation de création de cercle projeté leur était refusée » Il faut retenir qu'à partir de cette cellule-mère, essaimeraient bientôt les autres cellules du mouvement national. Elles allaient se propager dans la ville, qui était jusqu'alors prise en main de fer du pacha, El Glaoui

      Dans une autre correspondance du général de la division, De LOUSTAL, au directeur des affaires politiques, nous avons pu noter : «... le fait que les créateurs du dit cercle n'ont pas attendu l'autorisation légale pour commencer leur action, est à souligner. Qouiqu'il en soit, cette région ne peut, en ce qui la concerne, qu'émettre un avis nettement défavorable à l'association en cause. [...] De plus l'envoi direct de la demande d'autorisation [...] est révélateur de la mentalité des fondateurs de cette association et de Si Mohamed El Mokhtar Soussi en particulier. J'éstime qu'il doit être mis fin, le plus tôt possible, à la propagande nocive de ce dernier et je suis entièrement d'accord avec le pacha de Marrakech, pour demander son éloignement de cette ville suivant les conditions indiquées dans ma lettre n°167.C.R.M/2 sus visée./.. »  

      Nous soulignons que dans de telles situations, notre enseignant Al-Mokhtâr était bien suivi de très près par les autorités de contrôle « Jusqu'à présent, le pacha de Marrakech marquait sinon de la sympathie, du moins de l'indulgence pour les efforts des nationalistes locaux et témoigne quelque estime pour leur chef, le lettré Si Mohamed El Mokhtar , qu'il a même appelé à la présidence de la société de bienfaisance musulmane de Marrakech, où son action anti-française s'est immédiatement fait sentir en s'opposant à tout contrôle français. [..] 

      A l'heure actuelle, le pacha de Marrakech s'inquiète de la propagande nocive menée dans les écoles coraniques par les tolba dévoués à Mohamed El Mokhtar et vient de faire part au général DE LOUSTAl, de l'inanité des efforts tentés par lui en vu de dissuader le leader de continuer sa dangereuse agitation. [..] Fanatique et xénophobe, il est à la tête de la confrérie Derkaouia de Marrakech, quelques un de ses frères son à la tête de la petite zaouia du Souss et suivent ses directives. » 

      Dans une autre correspondance du général DE LOUSTAL adressée à la DAP à Rabat, nous soulignons « J'avais été naturellement conduit à vous demander de faire prononcer son éloignement de cette ville. Loin de se ralentir la double action de ce moqadem de zaouia Derkaouia, éducateur violemment xénophobe, n'a fait que se développer en profondeur.[...] Le pacha [...] estime que la continuation de son enseignement nocif à l'intérieur des écoles qu'il dirige et de sa propagande virulente parmi les tolba de Marrakeche qui vivent encore en dehors de son orbe aura fatalement pour résultas de dresser avant peu toute la jeunesse estudiantine de Marrakech contre l'odre établi. [...]

      Le pacha déclare que toute son attention est retenue par les résonances néfstes et profondes, de l'action de Si Mohamed El Mokhtar, dans l'esprit de la jeunesse musulmane de Marrakech. Il considère que si un terme n'était pas mis promptement à ses agissements actuels, Si Mohamed El Mokhtar pourrait avant un an affirmer son emprise sur plusieurs centaines d'adeptes qui seraient prêts à obéir à ses plus dangereuses incitations. [...]

      Je partage l'avis du pacha, basé sur des observations et des renseignements directs que corroborent les informations recueillies par cette région, et j'ai l'honneur de vous demander de vouloir bien faire prononcer dès que possible l'éloignement de Si Mohamed El Mokhtar en lui assignant comme résidence obligatoire la zaouia de Doutgadir Illigh » 


2-3 Le religieux.

      Un faqih tel que Mohamed Al-Mokhtâr, était fréquemment sollicité par la population sur la conduite à suivre face à telle ou telle situation et sur la manière de se conformer aux préceptes de l'islam. Comme nous l'avons vu, il lui arrivait fréquemment de donner des leçons dans les grandes mosquées de la ville, où des citadins appartenant aux diverses couches sociales se retrouvaient pour les cinq prières quotidiennes. Sans doute, Al-Mokhtâr procédait-il en tenant le plus grand compte du niveau de la population, qui était à l'époque analphabète dans sa quasi-totalité.

      Il persévéra ainsi jusqu'en 1354 H / 1935 où il fut reconnu officiellement par les autorités makhzeniennes en tant que 'alim (savant) parmi les oulémas de la faculté de Ibn Youssef.   et commença à donner des leçons dans Al-Jami' ( la grande mosquée) d'Al-Koutoubya.

      En outre, le religieux était constamment présent dans la zaouia de Rmila, pendant les cours qu'il donnait aux étudiants et aux tolba, et aussi lors des visites des fouqara de la confrérie Al-Darqâwiya. Al-Mokhtâr déclara que son principe était le salafisme, la religion pure pratiquée par Al-ssalaf Al-sâlih, les prédécesseurs vénérés.

      Cependant, il n'a jamais prétendu être un moutasawwif, mystique, comme l'avait été son père, mais simplement un défenseur de cette voie, car selon sa vision, l'essence du soufisme pur n'est que l'action conforme au livre de Dieu et au hadith de Son Envoyé. Ceci sans porter aucune attention ni aux habits, ni au port du rosaire ainsi qu'à l'affiliation à telle ou telle confrérie.  


2-4 Le social.

      Parvenu à une certaine stabilité professionnelle et à un certain rang intellectuel et social, notre pédagogue se maria en 1354 H / 1935 avec Safia bent Ibrahim ben Mohamed Al-Ibrayimî, fille d'un affidé de la confrérie Al-Darqâwiya et descendante du grand wali sidi Ahmed Ou-Moussa dont le mausolée se trouve à Tazerwalt. Avant ce mariage, Al-Mokhtâr avait renoncé à épouser deux jeunes filles issues de familles fâssis d'un rang social élevé.

      Il avait aussi décliné l'offre de son grand maître Abou Chou'aïb Al-doukkâli, ancien ministre de la justice, qui aurait souhaité lui voir épouser sa propre fille. Mais, Al-Mokhtâr, après mûre réflexion, préféra se marier avec une femme de la campagne habituée à la frugalité et qui comme lui-même savait se passer du luxe citadin.

      La femme choisie participa à son oeuvre, à ses côtés, en lui apportant son aide. Pour mieux servir la médersa de Rmila, ce fut elle qui durant de longues années prépara les repas des étudiants.

      Al-Mokhtâr a aussi joué un grand rôle dans la mise en place à Marrakech d'une association de bienfaisance, dont il fut membre durant les deux années qui précédèrent son départ pour l'exil en 1355 H / 1937. « Alim de deuxième classe il fait partie du mouvement qui veut réorganiser la bienfaisance à Marrakech et c'est sans doute à ce titre que le pacha l'a choisi, pour remplir les fonctions de vice président de la nouvelle société. Cette nomination a puissamment contribué à le mettre en vedette à Marrakech. »  

      Durant les neuf ans de son séjour à Marrakech, notre maître s'était acquis une place reconnue dans cette société, mais à cause de ses diverses activités, il était surveillé comme il nous l'a rapporté lui-même : «  Sans doute, le gouvernement a des yeux partout. Depuis qu'il m'avait classé parmi les jeunes les plus actifs et les plus efficaces, Il ne cessait de suivre mes pas. Il y a quatre ans, j'ai été convoqué par M. Vitales, contrôleur civil, qui s'informa du cursus de mes études, après quoi il me proposa un poste de juge dans un centre, j'ai refusé catégoriquement en arguant de mille prétextes, car je sais que ce qui intéresse le gouvernement n'est autre que les étudiants qui m'entourent et les neuf écoles libres que nous venons d'ouvrir, nous, les amis solidaires ».   

      Notre enseignant avait pressenti qu'un danger le guettait. Un journal du sud marocain qui était au service du protectorat écrivait « L'école de Mohamed Al-Mokhtâr Al-Soussi est plus dangereuse pour le gouvernement qu'une caserne ».   

      Les cours d'Al-Mokhtâr furent même suivis par le khalifa Al-Byaz en personne qui vint assister aux enseignements qu'il donnait la nuit dans la mosquée d'Al-Koutoubya. Car, le fait de refuser le poste de juge, que d'autres recherchaient à tout prix, ne pouvait que révéler l'appartenance politique d'Al-Mokhtâr ou d'autres objectifs plus importants que le poste proposé.

      Il dit : « Je suis sûr que, depuis que je me suis fixé pour objectif de répandre le vrai enseignement, j'étais indésirable aux yeux de ceux qui veulent déraciner l'islam de cette terre. D'après eux tout le monde s'adonne à la politique sauf les ignorants naïfs, qui sont d'ailleurs nombreux parmi les commerçants et les ruraux. J'observe que certains soufis, les savants profiteurs, les demi-instruits, courent derrière la fortune et rongent de l'intérieur le corps de la oumma».  

      Al-Mokhtâr rapporte qu'au mois de Ramadan de l'année 1355 H / 1936, le gouvernement fit appréhender les trois dirigeants nationalistes : 'Allal Al-Fâssi, Al-Yâzidi et Al-Wazzâni, ce qui entraîna des émeutes dans les villes les plus sensibles (Fès, Casablanca, Rabat, Taza, Oujda et Safi). Ce fut pour lui le signe que son tour ne tarderait pas à venir, bien que la ville de Marrakech fut dans l'ensemble restée calme, mis à part quelques protestations de certains militants nationalistes.


3- L'exil et l'éloignement de l'enseignement.


3-1 L'exil à Ilgh.

      Nous avons vu qu'Al-Mokhtâr avait, en plus de la mission d'enseignant qu'il s'était assignée, diverses activités, qui lui prenaient tout son temps et l'empêchaient de s'adonner à l'écriture. En 1354 H / 1935, il commença la collecte des données en vue d'écrire un ouvrage sous le titre de : Mourrakouch fi 'asriha al-dhahabî (Marrakech à son âge d'or) et ce, à l'occasion du 9ème centenaire de la fondation de la ville.   

      Mais le contrôle civil avait pris, en collaboration avec le pacha Al-Thâmî El Glaoui, la décision d'éloigner divers intellectuels jugés trop remuants et suspects de sympathies nationalistes : c'est ainsi que notre pédagogue fut « renvoyé en tribu » dans sa région natale, Ilgh. Ce qui entrava son projet puis l'étouffa dans l'oeuf. Mais la même année, il écrivit un autre ouvrage intitulé « min Mourrakouch ilâ Ilgh » (de Marrakech à Ilgh) dans lequel il a décrit son parcours de Marrakech à travers Haha, et Idaoutnan  , jusqu'à son arrivée dans le Souss.

      Au matin du jeudi 28 Dhou-lhjja 1355 H / 11 mars 1937 Al-Mokhtâr fut exilé vers son village natal, dans une voiture montée par les agents du pacha. Il est arrivé à Taroudant le même jour, accompagné de deux agents du pacha de Marrkech et il fut intérrogé par le Lieutenant-Colonel, chef du cercle de Taroudant « Interrogé par mes soins le 12 Mars, il a adopté une attitude désinvolte, prétendant ignorer pour quelles raisons il était éloigné de Marrakech.

      La zaouia de Dougadir étant à environ 60 km du bureau de Tafraout, à l'extrème limite du cercle à proximité de Kerdous, je vous avais dit mes inquiètudes sur l'efficacité de la surveillance à exercer à l'encontre de cet indigène et avec votre approbation, Mohamed El Mokhtar était conduit le 13 mars sous escorte à Igherm en attendant qu'une solution fut proposée.

      Au cours d'une réunion tenue ce jour à Igherm et après avis des chefs de bureau intéressés, il apparaît que la présence de cet agitateur n'est pas désirable à Igherm. L'amghar, Mohamed [El Khalifa,] ould [fils] Si El Hadj Ali, mis au courant des faits reprochés à son frère accepte après réticence, le retour de celui-ci à la zaouia. Il laisse à celui-ci la responsabilité de ses actes et promet d'exercer une surveillance sur ses agissements.

      Mohamed El Mokhtar, m'ayant déclaré ignorer la mesure dont il était l'objet, j'ai lui notifié l'arrêté Viziriel pris à son encontre.(Voir annexe, pages :303) Après lui avoir précisé les faits qui lui sont reprochés, je l'ai admonisté sévèrement. Il a alors adapté une attitude repentante et m'a déclaré « Je suis content de la décision dont je suis l'objet, je vivais à Marrakech dans un milieu qui m'a été néfaste. Je vais reprendre ma place en tribu et dans l'avenir, je vous affirme que vous n'aurez qu'à vous louer de moi »  

      Il fut donc confié à son frère Mohamed El-Khalifa qui, en tant que chef de tribu désigné par l'autorité du protectorat, se chargea de le prendre sous sa responsabilité. Eloigné de ses étudiants et amis, isolé de tout le monde sauf des membres de sa famille, Al-Mokhtâr trouva pour compagnie sa plume qu'il ne quitta plus jour et nuit en dépit du manque de moyens, et ceci, durant neuf ans, ce qui lui permit d'écrire des dizaines d'ouvrages se rapportant aux différents aspects de la société soussie.

      Ce fut peut être un autre moyen pour lui, de manifester sa lutte dans le but de faire renaître la mémoire de cette nation dont la culture commençait à agoniser sous le poids des valeurs importées par le colonisateur. Aussi-fut-ce une alternative à l'enseignement, dont il fut privé contre sa volonté, et qui allait l'occuper pendant neuf ans.

      Malgré que notre personnage ne fut plus à Marrakech, les autorités françaises continuaient à évaluer la situation derrière lui, car il y avait la réaction des amis intimes et ses disciples. Nous lisons dans une note de renseignements non signée et en date du 31 mars 1937 à Rabat « La décision d'envoyer Mohamed El Mokhtar en résidence forcée n'a soulevé aucune émotion dans la populationn si ce n'est parmi ses adeptes. Les télégrammes de protestations ne représentent que leurs auteurs./. »  

      Citons à titre d'exemple le contenu d'un de ces télégrammes    au résident Général à Rabat« Ligue droits Homme Marrakech proteste avec dernière énergie contre arrestation arbitraire savant Sidi Mohamed El Mokhtar, vice-président Société Musulmane Bienfaisance Marrakech. Demande enquête immédiate et sanction sévère responsables, affaire pouvant créer graves troubles et difficultés Gouvernement Front Populaire./. Respectueuses salutations »  

      Malgré tous les efforts déployés pour le retour de Mohamed El Mokhtar à Marrakech, le résultat était toujours négatif. Après six mois de mise en résidence forcée, un mémoire fut adressé au Résident Général de France au Maroc, dont voici la traduction « Depuis que le professeur Mohamed El Mokhtar a été arrêté et éloigné de ses élèves, de sa demeure et de ses enfants, l'opinion publique est agitée et les gens sont mécontents de cette politique qui ne respecte pas les savants et qui pour un motif imaginaire, n'hésite pas à blesser les sentiments du peuple [..]

      Aujourd'hui, après que six mois se soient écoulés depuis l'éloignement de Si Mohamed El Mokhtar qui a été victime de calomnies intéressées, nous venons respectueusement vous rappeler son affaire dans l'espoir que vous voudrez bien lui rendre prochainement sa liberté.

      Veuillez agréer Monsieur le Résident Général, l'expression de notre dévouement./.

      Le 18 septembre 1937

      Pour les élèves du professeur Mohamed El Mokhtar.

      (S) : Ali Ben El Maalem, Arafa ben Said El Fassi et Salem Rahmani » 

      Les lettres envoyées au Résident Général se multipliaient dans l'espoir d'attirer clémence sur l'exilé, mais en vain. Voici la traduction de l'une d'elle « Monsieur le Résident Général, tout le monde savait que Si Mokhtar Soussi était un faqih occupé chaque soir à donner des cours populaires sur le "Hadith" à la mosquée et à enseigner la thélogie pendant le jour. Son savoir l'avait vite rendu célèbre et ses cours étaient très suivis.

      Tout le monde connaissait le calme du savant, du philosophe qui se tenait à l'écart des courants d'opinion et de l'agitation actuelle, ors le 11 mars dernier, les autorités l'ont enlevé aux siens, et une automobile l'a emmené à Taroudant, puis à Ilgh où il ne peut recevoir personne ni correspondre avec sa famille.

      La nouvelle de son exil a été accueillie avec peine, surtout par les oulémas et les tolba qui ont protesté auprès des autorités responsables, non seulement à Marrakech mais dans tout le Maroc. Cette injustice a provoqué un grand mécontentement dont la presse n'a pas manqué de s'en faire l'écho au Maroc et en dehors du Maroc. [..]

      Une délégation d'habitants de Marrakech s'est rendue à Rabat, pour présenter au Palais Impérial et à la Résidence Générale, une pétition portant de très nombreuses signatures. Dans cette pétition, il était demandé avec insistance que cette affaire reçoive une solution de nature à ramener le calme dans les esprits ; mais les jours se succèdent sans que nous puissions encore envisager la situation avec optimisme

      L'opinion publique marocaine est excusable de penser que le cas de Si Mokhtar Soussi constitue une atteinte à la religion et à la race arabe. La presse du Maroc et du dehors continuent à suivre cette affaire, qui a eu lieu sous le gouvernement du front populaire que vous représentez.

      Nous sommes certains, Monsieur le Résident Général, que vous voudriez bien rendre justice à Si Mokhtar en levant la mesure d'éloignement dont il a été l'objet et vous prions d'agréer nos sentiments respectueux./.

      2 Rebia I 1356 [28 Juin 1937]

      (S) Abdellah ben Brahim, Abdelkader Hassan et Mohamed El Mellakh »  

      Les pétitions et les protestations ont failli donner un résultat positif, mais, hélas, Il ne paraît pas possible de revenir sur une décision prise par le Résident Général, ni de demander au Makhzen de rapporter en si peu de temps un arrêté qu'on lui a fait prendre tout récemment  

      Un peu plus tard et après tous les essais, le journal « L'action du peuple » en date du 15 juillet 1937, allait même annoncer la libération d'El Moktar. Lisons cet extrait de ce journal « Exilé au Sud Marocain - dans des conditions que nous avons déjà relatées - il vient à la suite de nos pourparlers avec les autorités locales de Marrakech, notamment avec le pacha de cette ville, de se voir accorder l'annulation de la mesure arbitraire dont il est l'objet depuis des mois.

      Le frère de Si Mokhtar qui assistait à l'entretien, a été chargé de lui faire parvenir la décision intervenue en sa faveur. Si Mokhtar pourra ainsi regagner son activité culturelle parmi ses nombreux disciples et admirateurs. L'ACTION DU PEUPLE est heureuse de pouvoir annoncer cette nouvelle si ardemment et si unanimement attendue. Le retour de Si Mokhtar va donc permettre de réparer une erreur dont tout le Maroc a souffert moralement./. » 

      Mais rien de ceci ne concordait avec la réalité de la situation d'El Mokhtar Soussi, qui continuait sa nouvelle vie en exil dans son village natal, et qui allait durer pendant des années. La nouvelle annoncée par le journal, n'était donc que mirage, sachant que derrière le rideau, le manipulateur des opinions ne fut que le pacha de la ville qui collaborait en corps et en âme avec les autorités françaises. Celles-ci ont parfaitement joué sur le facteur « temps » pour calmer les esprits agités. « Il convient de souligner que l'éloignement de Mokhtar Soussi a ramené le calme et la pondération parmi les éléments turbulents de la jeunesse estudiantine de Marrakech ; la grande majorité des citadins de la capitale du Sud se désintéressent des faits et gestes de ce fqih.

      Peut être serait-il opportun de laisser au temps - facteur tout puissant en pays d'Islam - le soin de calmer certaines impatiences. Notre intérêt politique n



16/10/2007
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